Où va donc IBM ?

Cet article analyse les causes d’une décennie de dégradation de la corporation IBM, et donc d’IBM France, ainsi que l’état d’avancement de la transformation et l’incertitude inédite sur la pérennité de la Corp.

Le constat des faits et des chiffres

S’agit-il d’une stratégie délibérée ou d’un manque de vision stratégique ? Nous ne le savons pas. Le résultat, lui, est visible par tous. Par rapport à ses concurrents : IBM achète proportionnellement moins de sociétés (moindre croissance externe) ; IBM gagne moins d’argent avec ses activités (plus faible compétitivité) ; IBM rachète davantage ses propres actions (maintien du cours de l’action à court terme) ; IBM investit moins dans ses activités (moindre préparation de l’avenir).

IBM s’est laissé distancé. Depuis une dizaine d’années, au lieu de consacrer les bénéfices réalisés à monter en puissance tôt pour éviter que les concurrents ne s’installent aux premières places, IBM a privilégié les actionnaires qui ont capté l’essentiel des bénéfices. La part des rachats d’actions a représenté 48% des flux de trésorerie d’IBM contre 35% en moyenne pour nos concurrents. IBM n’est maintenant que 2ème ou 3ème, ou même pire, dans tous les segments de marché à croissance forte et à marge élevée. C’est la première fois dans toute l’histoire de la Compagnie. Or malgré ce constat, IBM continue à privilégier le bénéfice par action au détriment de l’investissement et (accessoirement !) des formations et des salaires.  Tant mieux pour eux, tant pis pour nous. Mais ça fait beaucoup de voyants au rouge. On va dans le mur et la direction accélère…

Un des problèmes d’IBM est qu’elle a une image, certes encore globalement bonne, mais plutôt d’une informatique « à la papa », solide mais chère et vieillotte. Cette image ne peut aisément être changée quand les moyens humains manquent cruellement sur le terrain, dans les projets, et que la « Customer Sat » fait des yoyos à fortes oscillations…

L’activité génère moins d’argent disponible. C’est encore plus inquiétant : les flux nets de trésorerie d’IBM venus des activités d’exploitation, c.à.d. de ses métiers, sont les plus faibles des acteurs mondiaux (Accenture, Apple, Google, Microsoft, Oracle, Wipro, TCS, Infosys… excusez du peu !), soit 73% vs une moyenne de 85%. Qu’est-ce que ça traduit ? Qu’IBM fait surtout de l’argent avec ses placements financiers, sa gestion de trésorerie et ses ventes d’activités, et en fait moins que les concurrents avec ses activités opérationnelles (c.à.d. avec nos B.U.). Le problème est bien dans le mot « surtout »…

Les concurrents investissent plus qu’IBM. Par rapport à eux, IBM fait plus de rachats de ses actions – ce qui ne crée pas de valeur… et fait moins d’investissements – qui eux créent de la valeur. La part des dépenses d’investissement chez IBM a représenté seulement 22% contre une moyenne du marché à 28%.  

Ces choix (ou non-choix) stratégiques ont des conséquences. IBM accuse beaucoup de retard, en France en particulier : -20 % en termes de chiffre d’affaires de 2011 à 2016. Les chiffres d’affaires de la Corp. ne sont pas brillants non plus : -25% (de 107 à 79,9 Md $) de 2011 à 2016 ! Et la tendance se poursuit début 2017 sachant que -1% était projeté par les analystes (source Morgan Stanley). Pendant ce temps, les concurrents avançaient, lentement certes, mais sûrement : moyenne de +2,2% (Cap Gemini, Open, GFI, Sopra Steria etc.).

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La nécessaire transformation de l’offre IBM

IBM est à la traîne, avec en plus un retard sur les projections présentées initialement aux analystes financiers. Avec une cible devant dépasser en 2017, les 50% du chiffre d’affaires global, à réaliser grâce aux « Strategic Imperatives » (on comprendra les « CAMSS ») vs le « Legacy » (les activités traditionnelles). Il y a de nombreux points d’interrogation sur les nouvelles offres :

L’offre Cloud d’IBM (Softlayer) reste loin des leaders Microsoft et Google. La plateforme Cloud d’IBM (Bluemix) n’est que la 4ème mondiale. Le contenu des activités Cloud, communiqué par IBM, n’est pas précisément quantifiable vu de l’extérieur, et les batailles de chiffres obscurcissent les analyses plus qu’elles ne les aident.

Watson pourrait être pénalisé par le retard pris sur le cloud, car les concurrents comme Amazon utilisent des systèmes propriétaires pas forcément compatibles avec Watson. Ce sont autant de portes fermées pour longtemps chez les clients ayant déjà adopté les solutions concurrentes.

L’offre de services GBS manque de consultants métiers. Pour différencier son offre par secteur (grâce à la propriété de données sécurisées en particulier), IBM aura de plus en plus besoin de consultants pour parler « métier » à ses clients, or GBS France est en panne contrairement à l’objectif de redressement “turnaround“ qui avait été clamé par la direction il y a trois ans. Pour 2017 vs 2014, les objectifs étaient de +76% de CA (pour grimper à 20% du CA d’IBM France) et de très fortes progressions d’effectifs (de +23% à +96% avec une confusion entretenue entre IBM France/IBM en France, embauches/apprentis-stagiaires ; source plan prévisionnel 2014-2015). Nous avons toujours les planches qui ont été présentées en 2014. Le résultat devait être atteint en 2017.

Aujourd’hui, où en est-on ? Après une année calamiteuse en 2015, la direction GBS France se réjouit d’une augmentation du chiffre d’affaires d’une dizaine de pourcents en 2016. Même si des efforts ont été faits sur le terrain avec le virage vers le digital, même en ajoutant les développeurs de Lille et les jeunes consultants – embauchés dans la filiale IBM interactive – le compte n’y est pas du tout. Les effectifs étaient de 1.254 à fin 2015, 1.162 à fin 2016, 1.152 à fin T1 2017, et à horizon 3 ans « 100 à 200 en moins ou impactés » ! (source IBM France – GPEC). La même direction, qui s’offusquait en 2014 que des salariés IBM notés 3 restent dans l’entreprise, passe sous silence ses résultats – au mieux piteux.

 Péril en la demeure

Nous pouvons juger des résultats de la stratégie, et prendre conscience des problèmes qui grossissent à vue d’œil. Chez nos clients, les choix IT sont faits majoritairement hors des directions SI où IBM est bien implanté. Or la communication institutionnelle d’IBM France est surtout adaptée aux DSI. Ce sont donc les « nouveaux » entrants, les GAFA et autres, d’ailleurs déjà là depuis un bout de temps sur le marché, qui ressortent spontanément chez les clients quand l’attention des DSI se porte sur le Cloud et autres solutions CAMSS. Les cycles commerciaux CAMSS sont plus courts, ce qui favorise les acteurs plus réactifs, plus souples, y compris les Business Partners d’hier… Pas le cas d’IBM aux tarifications pesantes et aux process internes lourds.

Les investisseurs comme Berkshire Hathaway ne sont pas fous. Ils n’ont pas investi dans IBM pour perdre de l’argent, mais l’intérêt que représente IBM est en baisse. Warren Buffet le gourou des actionnaires a revendu 1/3 de ses actions IBM, il lui en reste tout de même 50 millions. Il indiquait en mai dernier : “I don’t value IBM the same way that I did six years ago when I started buying . . . I’ve revalued it somewhat downward” ; “IBM is a big strong company, but they’ve got big strong competitors too.”

L’action IBM sous-performe par rapport aux valeurs technologiques. Quand nous avons regardé cet indicateur, IBM était à +8% depuis un an contre 28 % pour l’indice composite du NASDAQ. Et ce malgré les rachats massifs d’action faits par la direction pour maintenir le cours…

La Corp. suit toujours la politique de maintien du niveau des titres pendant la période de transition de ses transformations vers des activités CAMSS. Les 3/4 du cash vont être consacrés aux dividendes et au rachat d’actions. Ceci ne met évidemment pas l’accent sur les moyens humains et les effectifs du terrain, ainsi que sur la nécessaire formation des salariés dans un contexte très exigeant en compétences. Comment dès lors assurer cette transformation indispensable ? La question reste entière, en France comme dans le monde. On sait en regardant les statistiques que les grands groupes qui ont eu une longue période de chiffre d’affaires en baisse ont en général disparu ou été vendus par morceaux.

IBM peut-il faire faillite ? On ne peut l’affirmer pour l’instant. Mais si les courbes poursuivent leur course actuelle alors oui la Compagnie connaîtra des moments dramatiques. Pour l’instant le décevant deuxième trimestre 2017 corrobore cette analyse. Et il ne suffit pas de faire le gros dos pendant la « transformation » : nous restons dans l’expectative sur la capacité d’IBM à se distinguer par une offre à haute valeur ajoutée.

Et IBM France ?

La France serait à en croire les dirigeants en pointe sur de nouveaux modèles de commercialisation :