Dossier N°1 – Mise à Jour 2018               (cliquez ici pour la version 2017)

Où va donc IBM ?

Cet article analyse les causes d’une décennie de dégradation de la corporation IBM, et donc d’IBM France, ainsi que l’état d’avancement de la transformation et l’incertitude inédite sur la pérennité de la Corp.

Analyse mise à jour en août 2018

Le constat des faits et des chiffres

S’agit-il d’une stratégie délibérée ou d’un manque de vision stratégique ? Nous ne le savons pas. Le résultat, lui, est visible par tous. Par rapport à ses concurrents : IBM achète proportionnellement moins de sociétés (moindre croissance externe) ; IBM gagne moins d’argent avec ses activités (plus faible compétitivité) ; IBM rachète davantage ses propres actions (maintien du cours de l’action à court terme) ; IBM investit moins dans ses activités (moindre préparation de l’avenir).

IBM s’est laissé distancé. Depuis une dizaine d’années, au lieu de consacrer les bénéfices réalisés à monter en puissance tôt pour éviter que les concurrents ne s’installent aux premières places, IBM a privilégié les actionnaires qui ont capté l’essentiel des bénéfices. La part des rachats d’actions a représenté 48% des flux de trésorerie d’IBM contre 35% en moyenne pour nos concurrents. IBM n’est maintenant que 2ème ou 3ème, ou même pire, dans tous les segments de marché à croissance forte et à marge élevée. C’est la première fois dans toute l’histoire de la Compagnie. Or malgré ce constat, IBM continue à privilégier le bénéfice par action au détriment de l’investissement et (accessoirement !) des formations et des salaires.  Tant mieux pour eux, tant pis pour nous. Mais ça fait beaucoup de voyants au rouge. On va dans le mur et la direction accélère…

Un des problèmes d’IBM est qu’elle a une image, certes encore globalement bonne, mais plutôt d’une informatique « à la papa », solide mais chère et vieillotte. Cette image ne peut aisément être changée quand les moyens humains manquent cruellement sur le terrain, dans les projets, et que la « Customer Sat » fait des yoyos à fortes oscillations…

L’activité génère moins d’argent disponible. C’est encore plus inquiétant : les flux nets de trésorerie d’IBM venus des activités d’exploitation, c.à.d. de ses métiers, sont les plus faibles des acteurs mondiaux (Accenture, Apple, Google, Microsoft, Oracle, Wipro, TCS, Infosys… excusez du peu !), soit, ces dernières années, 73% vs une moyenne de 85%. Qu’est-ce que ça traduit ? Qu’IBM fait surtout de l’argent avec ses placements financiers, sa gestion de trésorerie et ses ventes d’activités, et en fait moins que les concurrents avec ses activités opérationnelles (c.à.d. avec nos B.U.). Le problème est bien dans le mot « surtout »…

Les concurrents investissent plus qu’IBM. Par rapport à eux, IBM rachète plus ses propres actions – ce qui ne crée pas de valeur, et investit moins – ce qui obère la valeur future. La part des dépenses d’investissement chez IBM s’élevait ces dernières années seulement à 22% contre une moyenne du marché à 28%.  

Ces choix (ou non-choix) stratégiques ont des conséquences. IBM accuse beaucoup de retard, en France en particulier : -20 % en termes de chiffre d’affaires de 2011 à 2016. Les chiffres d’affaires de la Corp. ne sont pas brillants non plus : -26% de 2011 à 2017 soit de 107 à 79,1 Md $). À noter une petite amélioration depuis le 4ème trimestre 2017 (+4% au 4ème trim. 2018/2017). Pendant ce temps, les concurrents traditionnels ont avancé sûrement depuis des années : moyenne de +2,2% (Cap Gemini, Open, GFI, Sopra Steria etc.). Quant aux nouveaux concurrents GAFA, ils se sont imposés loin devant (leur capitalisation boursière est pour chacun de 3 à 8 fois celle d’IBM !).

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Le chiffre d’affaires d’IBM stagne depuis 20 ans versus quelques concurrents traditionnels

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IBM (à 133 Md$) est dans le bas du classement des acteurs d’Internet classés par valorisation boursière (mai 2018)

La nécessaire transformation de l’offre IBM

IBM est à la traîne, avec en plus un retard sur les projections présentées initialement aux analystes financiers. L’objectif 2017 n’est atteint qu’en 2018 : les 50% du chiffre d’affaires global réalisé grâce aux « Strategic Imperatives » (on comprendra les « CAMSS ») vs le « Legacy » (les activités traditionnelles). Il y a de nombreux points d’interrogation sur les nouvelles offres :

L’offre Cloud d’IBM reste loin des leaders Microsoft et Google. La plateforme Cloud d’IBM (ex Softlayer ex Bluemix) n’est que la 4ème mondiale. Le contenu des activités Cloud, communiqué par IBM, n’est pas précisément quantifiable vu de l’extérieur, et les batailles de chiffres obscurcissent les analyses plus qu’elles ne les aident.

Watson, présenté comme l’enfant prodige, peine à tenir ses promesses. Il consiste à bâtir des solutions sectorielles (comme Watson Health ou l’aiguillage de courriels au Crédit Mutuel). Certes les commerciaux et consultants IBM peuvent jouer de leur connaissance des entreprises, toutefois, il faut construire ces solutions ce qui compte tenu de nos lourdeurs de process peut laisser le temps aux concurrents de prendre les marchés avec de l’AI (intelligence artificielle) améliorée. D’autre part, IBM offre des services de base AI (comme la reconnaissance d’images, de visages, les traductions linguistiques, vocales) : ils subissent une concurrence frontale et IBM pourrait être pénalisé par le retard pris sur le Cloud, car les concurrents comme Amazon utilisent des systèmes propriétaires pas forcément compatibles avec Watson. Ce sont autant de portes fermées pour longtemps chez les clients ayant déjà adopté les solutions concurrentes. Face à ces difficultés objectives, IBM répond par le déni : en minorant les solutions concurrentes des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et des acteurs asiatiques (Baidu etc.) ; en exagérant jusqu’au ridicule les capacités de Watson : « un des plus puissants outils que notre espèce a créé », ce qui engendre des déceptions comme à l’hôpital Jupiter de Floride en juillet 2018 (on ne cite pas la phrase d’un des docteurs…)

L’offre de services GBS manque de consultants métiers. Pour différencier son offre par secteur (grâce à la propriété de données sécurisées en particulier), IBM aura de plus en plus besoin de consultants pour parler « métier » à ses clients, or GBS France a concentré ses embauches sur des jeunes à IBM Interactive. IBM oublie l’objectif de redressement “turnaround“ qui avait été clamé par la direction en 2014. Le résultat devait être atteint en 2017 : +76% de CA (pour grimper à 20% du CA d’IBM France) et de très fortes progressions d’effectifs. Nous avons toujours les planches qui ont été présentées en 2014. Aujourd’hui, où en est-on ? Après une année calamiteuse en 2015, des efforts ont été faits sur le terrain avec le virage vers le service autour du cloud et du digital. La même direction, qui s’offusquait en 2014 que des s